Critique de l’analyse pure de la photographie : plaidoyer pour la lecture naïve

Je suis une fervente adepte de  l’analyse d’images photographiques ou d’actualité. J’ai des fiches d’analyse pour les différents supports iconographiques, qui me contentaient assez. Néanmoins, suite à une rencontre (en classe virtuelle)  au détour d’un cours de Master avec M Jean Deilhes, je suis aux prises avec une véritable Querelle Ancien/ Moderne dans mon propre cerveau.

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La vieille école Je pense réellement que la lecture de l’image nécessite des clefs : l’acquisition d’un vocabulaire spécifique, l’entrainement de l’œil à voir au-delà du visible. Je défends avec acharnement l’idée que plus le vocabulaire est développé, plus je réussirais à exprimer la justesse de ma pensée. (Quoi ce livre est bien ? Ça veut dire quoi ce livre est  « bien » ?dit-elle à ses élèves de 6èmes, un tantinet énervée) La tendance aux grammaires de l’image que j’ai pu connaitre quand j’étais moi-même élève me parle toujours. Sur ma liste des choses importantes à faire j’essaie de travailler sur un lexique sympathique du vocabulaire de la photo.

Je suis moderne et cool : Cela n’est pas facile de faire analyser, vraiment analyser une image à des petits monstres, même gentils.

En réfléchissant sur le statut de l’image pour mes cours autour de la photographie en Master, j’ai vraiment beaucoup apprécié l’approche de mon professeur M. Jean Deilhes qui comme premier exercice nous a demande simplement d’  « entrer dans une image », d’écrire un texte autour du ressenti. J’ai beaucoup aimé le fait de juste parler, batir un discours autour des intuitions, sans effectuer de recherches ou de contextualisation. Comme je suis curieuse, j’ai ensuite été me renseigner sur l’auteur, le contexte de la photo, mais ce n’était pas le but premier de l’exercice.

Cela me rappelle les débats en Fac de Lettres, « Est-ce qu’analyser, décortiquer un texte, ca n’est pas s'éloigner de ce qui nous a fait l'aimer lors d'une première lecture ?  Tu crois vraiment que l’auteur voulait dire cela ? » Pour moi l’analyse me permet vraiment d’aller à un autre niveau de conscience dans un texte littéraire ou une photographie. Mais faut-il pour autant oublier cette lecture naïve, viscérale qui nous fait nous arrêter de lire un roman, pour relire un passage, qui fait qu’on s’arrête de marcher dans une exposition ou de feuilleter un livre pour s’arrêter sur une photographie ?

En effectuant quelques recherches je suis tombé sur la Une "boîte à outils" pour l'image fixe par Patrick Conscience et Charles Lachât, qui expliquent bien qu’il ne faut pas confondre cette approche « esthétique », qui parle de nos gouts, de nos dégouts, de nos émotions, avec une analyse. Néanmoins, il me semble qu’il y a quelque chose à creuser à ce niveau, dans l’approche que je peux proposer à mes élèves.

Cela a vraiment suscité en moi un questionnement existentiel. A l’heure où l’on essaie de faire entrer les approches cognitives à l’école (Apprendre à apprendre), quelle place accorder à l’approche esthétique et comment la concilier avec une approche critique ? (Apprendre à comprendre)

Il me semble vraiment que la mise en place d’une étape préliminaire à ma fiche d’analyse sémiologique (Dénotation Connotation Interprétation) pourrait trouver sa place dans mon approche pédagogique.

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Il est bien entendu que l’analyse proprement dite, ce que je nomme la lecture critique se fera sous différents angles, mais une approche plus constructiviste me paraitrait assez pertinente.

Il ne s’agit pas de sombrer dans l’extrémisme américain, qui possède une approche de l’art vraiment déconcertante dans la mesure où elle est uniquement basée sur les émotions et les ressentis. Cette différence culturelle m’a valu lors d’une formation à destination des enseignants au LACMA de me retrouver devant le portrait de Louis XIV en habits d’apparat, fleuron de tous nos manuels scolaires et de mon imaginaire personnel sur la grandeur du Roi Soleil et d’entendre d’autres enseignants américains affirmer « Oh the king ! Il a des attributs féminins, il met des hauts talons » Une bouffée de royalisme m’a envie à ce moment-là Et puis nous sommes passés à un autre tableau sans aucune analyse, contextualisation de l’artiste ou explications par exemple des attributs du pouvoir (Merci à ma professeur d’histoire de 4eme, je m’en rappelle encore)

Néanmoins, j’ai vraiment envie d’intégrer cette dimension personnelle et cognitive à la lecture de l’image. Pour que le panorama soit complet, il me semble que je peux également modifier un peu mon schéma d’analyse en revenant sur cette pratique à la fin de l’exercice.

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Ainsi, partir d’une analyse diagnostique de l’image (Que penses-tu de cette photo ?) pour revenir en fin de parcours à cette même question et maintenant Qu’en penses-tu ? et poser une analyse rétrospective me semble une piste à creuser. Il me semble que cela ne me demandera pas beaucoup d’investissement supplémentaire (en temps peut être pour laisser une place ouverte au dialogue) mais au moins cela aura le mérite de faire du lien avec des représentations mentales préexistantes, voire de les déconstruire et de les reconstruire.

 (Par exemple en analysant un tableau, le rouge n’est pas forcement représentatif de la passion pour mes élèves de 5emes, la réponse la plus commune étant le feu. Que vient faire le feu dans le bonnet de Marianne sur le tableau de Delacroix, cela fait un bon moment que je me pose la question à chaque fois que j’essaie de travailler sur ce tableau en classe ?)

Le grand plan cosmique étant toujours en parfaite adéquation avec mes questionnements pedagogico-existenciels, j’ai trouvé au fond de ma bibliothèque ce livre que j’avais acheté l’an dernier :Pourquoi aime-t-on un film ? qui tourne autour du même genre d’idées en approfondissant le concept de l’existence de fondations culturelles communes à certains groupes qui permettraient une réception personnelle plus ou moins orientée. Cette idée que notre opinion critique est conditionnée par nos connaissances préalables et également nos projections semble très intéressante dans l’analyse des images.

Je me suis également rappelé du modelé du lectorat in fabula d’Umberto Eco qui m’avait fasciné lors de mes études de lettres:

Interpretation

Et en discutant avec mon merveilleux prof d’arts plastiques François Paire, celui-ci m’a suggéré de m’intéresser à un outil d’analyse utilisé an art dans le cursus du Baccalauréat International (IB) qui se présente sous la forme d’une rosace (en anglais)

J’ai donc réfléchi pour l’adapter un peu à mes réflexions :

Analyse ouevre compas

 

Comme me l’a donc fait remarquer pertinemment François, on peut placer le Nord n’importe où C’est-à-dire que selon l’angle d’analyse qu’on choisit, on peut commencer par aborder le medium, le contexte, le sujet. Cela rejoint également  la suite de mes cours avec Jean Deilhes qui nous proposait un outil d’analyse en triangle autour de trois pôles : Sujet, Auteur, Medium. Si l’on choisit de commencer par le « haut » "Qu’est-ce que je pense ?",ce questionnement peut être à la fois le point de départ, mais également le point d’arrivée de mon analyse.

Analyse photo triangle

 

Il s’agit bien sûr d’outils d’analyse utilisables avec les plus grands, mais je travaille à une déclinaison pour les élèves plus jeunes en reprenant la configuration de la rosace et en essayant de travailler sur un guidage plus renforcé.

Vous me direz, quel drôle de choix pour une idée fixe ! Mais je ne suis pas sure d’être la seule et l’unique à me projeter d’abord dans une photo, pour ensuite avoir envie de me projeter dans son contexte, dans la tête de son auteur.

Et si tout cela m’amenait  à faire de mes élèves de véritables critiques à la fois sensibles à l’approche esthétique, chercheur/ analyste et surtout eux-mêmes créateur d’un discours d’un commentaire critique à la fois éclairé et chargé d’émotions, il me semble que c’est quand mme un magnifique objectif à poursuivre.

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